Lecture 3 – L'affaire est dans le sac

III, 2
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Rappel de la séance précédente
Qu'est-ce qu'une didascalie ? Donnez un exemple dans la scène que nous avons étudiée.
Une didascalie est une indication de l'auteur sur la façon de jouer la scène : elle n'est pas dite par les personnages. Exemple : (à part), (d'un air de douleur affecté). Elle est écrite en italique dans le texte.

Activité 1 - Lire le texte

Avant la lecture
D'après le titre « L'affaire est dans le sac », qu'imaginez-vous qu'il va se passer dans cette scène ?

Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

Acte III, scène 2 — Géronte, Scapin

Géronte – Que ferai-je, mon pauvre Scapin ?

Scapin – Je ne sais pas, Monsieur, et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête, et… Attendez. (Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du théâtre s'il n'y a personne.)

Géronte, en tremblant. Eh ?

Scapin, en revenant. Non, non, non, ce n'est rien.

Géronte – Ne saurais-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ?

Scapin – J'en imagine bien un ; mais je courrais risque moi, de me faire assommer.

Géronte – Eh ! Scapin, montre-toi serviteur zélé : ne m'abandonne pas, je te prie.

Scapin – Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne saurait souffrir que je vous laisse sans secours.

Géronte – Tu en seras récompensé, je t'assure ; et je te promets cet habit-ci, quand je l'aurai un peu usé.

Scapin – Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac et que…

Géronte, croyant voir quelqu'un. Ah !

Scapin – Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis-je, que vous vous mettiez là dedans, et que vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.

Géronte – L'invention est bonne.

Scapin – La meilleure du monde. Vous allez voir. (À part.) Tu me payeras l'imposture.

Géronte – Eh ?

Scapin – Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez-vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de ne vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver.

Géronte – Laisse-moi faire. Je saurai me tenir…

Scapin – Cachez-vous. Voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) « Quoi ? Jé n'aurai pas l'abantage dé tuer cé Geronte, et quelqu'un par charité né m'enseignera pas où il est ? » (À Géronte avec sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait.) « Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât-il au centre dé la terre. » (À Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de celui qu'il contrefait, et le reste de lui.) « Oh, l'homme au sac ! » Monsieur. « Jé té vaille un louis, et m'enseigne où put être Géronte. » Vous cherchez le seigneur Géronte ? « Oui, mordi ! Jé lé cherche. » Et pour quelle affaire, Monsieur ? « Pour quelle affaire ? » Oui. « Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups de vaton. » Oh ! Monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n'est pas un homme à être traité de la sorte. « Qui, cé fat dé Geronte, cé maraut, cé velître ? » Le seigneur Géronte, Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni bélître, et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. « Comment, tu mé traites, à moi, avec cette hautur ? » Je défends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. « Est-ce que tu es des amis dé cé Geronte ? » Oui, Monsieur, j'en suis. « Ah ! Cadédis, tu es de ses amis, à la vonne hure. » (Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac.) « Tiens. Boilà cé que jé té vaille pour lui. » Ah, ah, ah ! Ah, Monsieur ! Ah, ah, Monsieur ! Tout beau. Ah, doucement, ah, ah, ah ! « Va, porte-lui cela de ma part. Adiusias. » Ah ! diable soit le Gascon ! Ah ! (En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avait reçu les coups de bâton.)

Géronte – Ah ! Scapin, je n'en puis plus !

Scapin – Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.

Géronte – Comment ? c'est sur les miennes qu'il a frappé.

Scapin – Nenni, Monsieur, c'était sur mon dos qu'il frappait.

Géronte – Que veux-tu dire ? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore.

Scapin – Non, vous dis-je, ce n'est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.

Géronte – Tu devais donc te retirer un peu plus loin, pour m'épargner…

Les fourberies de Scapin, Molière, 1671

Lisez le texte dans votre manuel numérique.

Activité 2 - Comprendre

De quel sac parle le titre ? À quoi sert-il ?
C'est un sac dans lequel Scapin convainc Géronte de se cacher. Il lui fait croire que c'est pour le protéger de ses ennemis. Géronte accepte : il dit « L'invention est bonne. »
Qui reçoit les coups de bâton dans cette scène ? Qui les donne ?
C'est Géronte qui reçoit les coups, caché dans le sac. C'est Scapin qui les donne — en secret, sans que Géronte comprenne que c'est lui.
Pourquoi Scapin agit-il ainsi ?
Scapin se venge de Géronte. Il le dit en aparté, sans que Géronte l'entende : « Tu me payeras l'imposture. » Il profite du sac pour frapper son maître tout en faisant semblant de le servir.

Activité 3 - Repérer et interpréter

Les didascalies sont les indications en italique entre parenthèses dans la longue réplique de Scapin. Certaines disent comment il doit parler, d'autres ce qu'il doit faire avec son corps.
(En contrefaisant sa voix) → Scapin doit changer de voix pour imiter un ennemi imaginaire.
(Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac) → Scapin doit frapper le sac — et donc Géronte — en secret.
(En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avait reçu les coups de bâton) → Scapin doit jouer la douleur pour faire croire à Géronte que c'est lui qui a souffert.

Relisez les répliques de Géronte : quand il tremble, quand il supplie Scapin de ne pas l'abandonner, quand il parle de récompense, quand il reproche à Scapin d'avoir été battu. Que dit chacune de lui ?
— Il est peureux : la didascalie indique qu'il parle en tremblant.
— Il est incapable de se débrouiller seul : il supplie Scapin, « montre-toi serviteur zélé : ne m'abandonne pas. »
— Il est avare : il promet à Scapin « cet habit-ci, quand je l'aurai un peu usé » — une récompense dérisoire.
— Il est égoïste : il reproche à Scapin de ne pas s'être éloigné, « pour m'épargner » — sans penser à la douleur de Scapin.

Pensez à ce que vous avez compris en lisant la scène : qui frappe vraiment ? Les ennemis existent-ils ? Géronte, lui, le sait-il ? Qu'est-ce que cela change pour le spectateur ?
Le spectateur sait que les ennemis sont inventés, que c'est Scapin qui frappe, et que Scapin joue la comédie. Géronte, lui, croit tout. Ce décalage entre ce que voit le spectateur et ce que comprend Géronte, c'est le comique de situation : le public est complice de la fourberie, et rit d'autant plus que Géronte est dupe.

Activité 4 - Faire le bilan

4. Cette scène est l'une des plus célèbres de Molière. Qu'est-ce qui fait son succès ?
Tout se combine : les défauts de Géronte font rire (comique de caractère), les coups de bâton et le jeu de Scapin font rire (comique de gestes), l'accent gascon fait rire (comique de mots), et le spectateur qui voit tout sans pouvoir rien dire fait rire (comique de situation). C'est Molière qui orchestre tout cela grâce aux didascalies.
Bilan :
Les didascalies sont des indications écrites par l'auteur pour guider le jeu des acteurs : elles ne font pas partie des dialogues. Dans la scène du sac, Molière combine quatre types de comique : le comique de caractère (les défauts de Géronte), le comique de gestes (les coups de bâton), le comique de mots (l'accent gascon) et le comique de situation (le spectateur voit la fourberie, pas Géronte). C'est cette combinaison qui en fait l'une des scènes les plus célèbres du théâtre de Molière.

Activité 5 - Grammaire

Grammaire
Dans la longue réplique de Scapin, relevez une phrase impérative et une phrase interrogative. Pour chacune, dites à qui elle est adressée.
Exemples de réponses attendues :

Phrase impérative : « Cachez-vous. » → adressée à Géronte (voix ordinaire de Scapin). Scapin lui donne un ordre pour qu'il reste dans le sac.
Phrase interrogative : « Et pour quelle affaire, Monsieur ? » → adressée au spadassin imaginaire (voix contrefaite). Scapin fait semblant d'interroger un inconnu.

Autres réponses possibles :
— Impérative : « Tenez-vous bien. » / « Ne vous montrez pas. » / « Mettez-vous bien jusqu'au fond. »
— Interrogative : « Vous cherchez le seigneur Géronte ? »