Lecture 4 – Un drôle de malentendu

5e
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    Activité 1 - Lire le texte

    Avant la lecture
    D'après le titre « Un drôle de malentendu », imaginez ce qui pourrait se passer entre les deux personnages de cette scène.

    Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

    Un drôle de malentendu

    Acte III, scène 3. Scapin a multiplié les ruses contre Géronte : il lui a soutiré de l'argent en inventant l'histoire d'une galère turque (Acte II), puis l'a enfermé dans un sac et battu (Acte III, scène 2). Géronte, furieux, sort de sa cachette et cherche à se venger. Zerbinette, la jeune femme aimée par Léandre (le fils de Géronte), entre en riant — sans savoir que Géronte est là.

    ZERBINETTE (riant, sans voir Géronte.)
    Ah, ah, je veux prendre un peu l'air.

    GÉRONTE (à part, sans voir Zerbinette.)
    Tu me le paieras, je te jure.

    ZERBINETTE (sans voir Géronte.)
    Ah ! ah, ah, ah, la plaisante histoire ! et la bonne dupe que ce vieillard !

    GÉRONTE
    Il n'y a rien de plaisant à cela, et vous n'avez que faire d'en rire.

    ZERBINETTE
    Quoi ? que voulez-vous dire, Monsieur ?

    GÉRONTE
    Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi.

    ZERBINETTE
    De vous ?

    GÉRONTE
    Oui.

    ZERBINETTE
    Comment ? qui songe à se moquer de vous ?

    GÉRONTE
    Pourquoi venez-vous ici me rire au nez ?

    ZERBINETTE
    Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose ; mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père, pour en attraper de l'argent.

    GÉRONTE
    Par un fils à son père, pour en attraper de l'argent ?

    ZERBINETTE
    Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire, et j'ai une démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais.

    GÉRONTE
    Je vous prie de me dire cette histoire.

    ZERBINETTE
    Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose à vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour être longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appelle Égyptiens1, et qui rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conçut pour moi de l'amour. Dès ce moment il s'attache à mes pas, et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y a qu'à parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites ; mais il trouva une fierté qui lui fit un peu corriger ses premières pensées. Il fit connaître sa passion aux gens qui me tenaient, et il les trouva disposés à me laisser à lui, moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire était que mon amant se trouvait dans l'état où l'on voit très souvent la plupart des fils de famille, c'est-à-dire qu'il était un peu dénué d'argent ; et il a un père qui, quoique riche, est un avaricieux fieffé2, le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurais-je souvenir de son nom ? Haye. Aidez-moi un peu. Ne pouvez-vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ?

    GÉRONTE
    Non.

    ZERBINETTE
    Il y a à son nom du ron… ronte. Or… Oronte. Non. Gé… Géronte ; oui Géronte justement ; voilà mon vilain, je l'ai trouvé, c'est ce ladre-là3 que je dis. Pour venir à notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville ; et mon amant m'allait perdre faute d'argent, si pour en tirer de son père, il n'avait trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille ; il s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu'on peut donner.

    GÉRONTE
    Ah coquin que tu es !

    ZERBINETTE
    Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurais m'en souvenir, que je ne rie de tout mon cœur. Ah, ah, ah. Il est allé trouver ce chien d'avare, ah, ah ah ; et lui a dit, qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi, hi, ils avaient vu une galère turque4 où on les avait invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y avait donné la collation, ah ; que, tandis qu'ils mangeaient, on avait mis la galère en mer ; et que le Turc l'avait renvoyé lui seul à terre dans un esquif, avec ordre de dire au père de son maître qu'il emmenait son fils en Alger, s'il ne lui envoyait tout à l'heure cinq cents écus5. Ah, ah, ah. Voilà mon ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses ; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles ; et la peine qu'il souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah, ah, ah. Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc. Ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils, jusqu'à ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre, à tous coups, l'impertinence de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un « Mais que diable allait-il faire à cette galère ? Ah maudite galère ! Traître de Turc ! » Enfin après plusieurs détours, après avoir longtemps gémi et soupiré… Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous ?

    GÉRONTE
    Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait ; que l'Égyptienne est une malavisée, une impertinente, de dire des injures à un homme d'honneur, qui saura lui apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille ; et que le valet est un scélérat, qui sera par Géronte envoyé au gibet avant qu'il soit demain.

    Molière, Les Fourberies de Scapin, Acte III, scène 3, 1671.
    1. Égyptiens : nom donné aux Bohémiens, peuple nomade vivant en marge de la société.
    2. avaricieux fieffé : extrêmement avare.
    3. ce ladre-là : ce grippe-sou, cet homme qui refuse de dépenser son argent.
    4. galère turque : grand bateau de guerre turc à rames.
    5. cinq cents écus : importante somme d'argent.

    Lisez le texte dans votre manuel numérique.

    Activité 2 - Comprendre

    Qui sont les deux personnages de cette scène ? Se connaissent-ils ?
    Zerbinette est la jeune femme aimée par Léandre, le fils de Géronte. Géronte est le père de Léandre, qui vient d'être trompé par Scapin. Les deux personnages ne se connaissent pas.
    Quelle histoire Zerbinette raconte-t-elle à Géronte ?
    Elle raconte comment Scapin a trompé un père avare en lui faisant croire que son fils avait été embarqué sur une galère turque, et qu'il fallait payer cinq cents écus pour le libérer. C'est exactement la ruse que Scapin vient d'utiliser contre Géronte lui-même dans la scène précédente.

    Activité 3 - Repérer et interpréter

    Lisez les trois premières prises de parole. Pour chaque personnage, cherchez ce qui est écrit entre parenthèses ou ce que dit le personnage pour vous renseigner sur son état d'esprit.
    La didascalie « riant » montre que Zerbinette est joyeuse. La réplique de Géronte « Tu me le paieras, je te jure » montre qu'il est en colère et cherche à se venger. Les deux personnages éprouvent des émotions totalement opposées dès l'ouverture de la scène.

    Cherchez les noms et expressions que Zerbinette emploie pour parler du père dans sa longue tirade — elle en utilise plusieurs, parfois en se reprenant. Demandez-vous ensuite : à ce moment-là, sait-elle à qui elle parle vraiment ?
    Trois expressions : « un avaricieux fieffé », « le plus vilain homme du monde », « avare au dernier point ». Zerbinette peut les prononcer librement parce qu'elle ne sait pas encore qu'elle parle à Géronte lui-même — elle croit raconter une histoire drôle à un inconnu. C'est le principe du quiproquo : elle insulte Géronte sans le reconnaître.

    Relisez ce que dit Zerbinette au début : elle avoue avoir « une démangeaison naturelle à faire part des contes qu'elle sait ». Est-ce prudent de raconter ses histoires à des inconnus ? Et est-il convenable d'insulter quelqu'un devant un inconnu qu'on n'a jamais rencontré ?
    Géronte a raison. Zerbinette est malavisée parce qu'elle raconte imprudemment ses histoires à un inconnu qui pourrait connaître Géronte — elle avoue elle-même avoir « une démangeaison naturelle à faire part des contes qu'elle sait ». Elle est impertinente parce qu'elle insulte Géronte devant cet inconnu qu'elle n'a jamais rencontré, sans aucune retenue.

    Activité 4 - Faire le bilan

    4. Comment le quiproquo crée-t-il le comique dans cette scène ?
    Le quiproquo crée le comique parce que Zerbinette raconte à Géronte la ruse dont il est lui-même la victime, sans le reconnaître. Elle l'insulte sans le savoir — « ce chien d'avare », « ce ladre-là » — tandis qu'il encaisse en silence. Le spectateur, qui sait tout depuis le début, rit de cette situation : c'est un comique de situation fondé sur le malentendu.
    Bilan :

    Dans cette scène, Zerbinette raconte à Géronte la ruse dont il est lui-même la victime, sans le reconnaître. Elle le traite d'« avaricieux fieffé » et de « chien d'avare » sans savoir qu'elle lui parle directement. C'est un quiproquo : un malentendu sur l'identité de la personne à qui l'on s'adresse. Le spectateur, qui sait tout depuis le début, rit de cette situation — c'est le comique de situation. Les défauts de Géronte, son avarice et son égoïsme, sont mis à nu malgré lui.

    Activité 5 - Du texte à la scène

    Retour sur ma lecture Projet 6 — Les Fourberies de Scapin
    … utilise la ruse et le mensonge pour tromper les pères et aider les jeunes gens.
    … invente des stratagèmes comiques comme la galère turque ou le sac pour soutirer de l'argent.
    … est un personnage de valet rusé qui domine ses maîtres par son intelligence.
    … provoque le rire du spectateur en mettant les pères dans des situations ridicules.

    2. La stratégie qui m'a le plus aidé à comprendre les textes du projet :

    — Se poser des questions : j'ai repéré ce que je ne comprenais pas encore et j'ai cherché des indices dans le texte pour y répondre.
    — Identifier l'intention de l'auteur : je me suis demandé pourquoi Molière faisait certains choix pour mieux comprendre les effets comiques.
    — Visualiser : je me suis imaginé la scène pour mieux comprendre ce qui se passe sur scène.
    — Faire une inférence : j'ai déduit des informations qui n'étaient pas écrites directement dans le texte à partir d'indices.