Lecture 1 – Le prologue

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Rappels

Mots de la séance précédente
Genre théâtral dont la fin est toujours malheureuse, qui met en scène un conflit entre deux valeurs justes.
Action de s'opposer à un pouvoir jugé injuste, au risque de sa vie — en 1944, combat clandestin contre l'Occupation nazie.
la censure
l'Occupation

Activité 1 - Lire le texte

Avant la lecture
Pendant la lecture, repérez ce que le Prologue annonce sur le destin d'Antigone.

Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

Le prologue

Un décor neutre. Trois portes semblables. Au lever du rideau, tous les personnages sont en scène. Ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes. Le Prologue se détache et avance.

LE PROLOGUE. – Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi.

Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir qu'elle joue son rôle jusqu'au bout… Et, depuis que ce rideau s'est levé, elle sent qu'elle s'éloigne à une vitesse vertigineuse1 de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n'avons pas à mourir ce soir.

Le jeune homme avec qui parle la blonde, la belle, l'heureuse Ismène, c'est Hémon, le fils de Créon. Il est le fiancé d'Antigone. Tout le portait vers Ismène : son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi, car Ismène est bien plus belle qu'Antigone ; […] et puis un soir il a été trouver Antigone qui rêvait dans un coin, comme en ce moment, ses bras entourant ses genoux, et il lui a demandé d'être sa femme. Personne n'a jamais compris pourquoi. […] Il ne savait pas qu'il ne devait jamais exister de mari d'Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir.

Cet homme robuste, aux cheveux blancs, qui médite là, près de son page, c'est Créon. C'est le roi. Il a des rides, il est fatigué. Il joue au jeu difficile de conduire les hommes. […] Quelquefois, le soir, il est fatigué, et il se demande s'il n'est pas vain de conduire les hommes. Si cela n'est pas un office sordide2 qu'on doit laisser à d'autres, plus frustes… Et puis, au matin, des problèmes précis se posent, qu'il faut résoudre, et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journée. […]

Et maintenant que vous les connaissez tous, ils vont pouvoir vous jouer leur histoire. Elle commence au moment où les deux fils d'Œdipe, Étéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de la ville, Étéocle l'aîné, au terme de la première année de pouvoir, ayant refusé de céder la place à son frère. […] Maintenant la ville est sauvée, les deux frères ennemis sont morts et Créon, le roi, a ordonné qu'à Étéocle, le bon frère, il serait fait d'imposantes funérailles, mais que Polynice, le vaurien, le révolté, le voyou, serait laissé sans pleurs et sans sépulture3, la proie des corbeaux et des chacals. Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera impitoyablement puni de mort.

Pendant que le Prologue parlait, les personnages sont sortis un à un. Le Prologue disparaît aussi.

Jean Anouilh, Antigone, 1944.
1. vertigineuse : qui donne le vertige — ici, très grande, presque impossible à supporter.
2. sordide : honteux, dégradant.
3. sépulture : lieu où l'on enterre un mort, tombe.

Lisez le texte dans votre manuel numérique.

Activité 2 - Comprendre

1. Qui parle dans cette scène ? À qui ?
Le Prologue parle directement aux spectateurs pour leur présenter les personnages. Ce qui est particulier, c'est que les personnages sur scène sont présentés comme des acteurs qui vont jouer leur propre histoire : « Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone » ; « Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure ». Normalement au théâtre, les acteurs font semblant d'être des personnages et le public fait semblant de les croire — c'est l'illusion théâtrale. Ici, Anouilh brise cette convention : le Prologue rappelle au public qu'il est au théâtre, que ce sont des acteurs qui jouent un rôle. On ne sait plus très bien où s'arrête la réalité et où commence la fiction.

2. Quels sont les deux personnages qui semblent éloignés du groupe ? À quels autres personnages s'opposent-ils ?
Créon médite et Antigone pense — tous deux sont à l'écart, graves et silencieux. Ils s'opposent à Ismène et Hémon, qui bavardent, rient et sont insouciants.

3. Créon et Antigone sont tous deux graves et à l'écart. En quoi s'opposent-ils pourtant l'un à l'autre ?
Créon est « robuste », aux cheveux blancs — il est fort et expérimenté. Antigone est « petite », « maigre » et jeune — elle paraît fragile. Cette opposition physique annonce un combat inégal : d'un côté le roi puissant, de l'autre une jeune fille sans force ni pouvoir. Et pourtant, c'est elle qui va lui tenir tête.

4. Le Prologue annonce dès le début qu'Antigone va mourir. Est-ce que cela vous paraît surprenant pour une tragédie ?
Non. Dans la tragédie, l'important n'est pas « que va-t-il se passer ? » — c'est déjà connu. Ce qui compte, c'est « comment le piège va-t-il se refermer ? » C'est ça qui crée la tension tout au long de la pièce. Cette mort annoncée et inévitable, c'est ce qu'on appelle la fatalité : un destin contre lequel on ne peut rien.

Activité 3 - Repérer et interpréter

Quels événements sont racontés dans ce paragraphe ? Est-ce que ces événements font partie de l'action de la pièce, ou se sont-ils passés avant ?
Dans le dernier paragraphe, le Prologue fait le récit des événements qui précèdent immédiatement l'action de la pièce — la guerre entre les deux frères, leur mort, l'édit de Créon. Il le fait pour permettre au spectateur de suivre l'histoire sans difficulté : à ce titre, le Prologue remplit une fonction d'exposition.

Cherchez tous les mots liés à la mort, aux funérailles et à la destruction dans le dernier paragraphe.
Le champ lexical dominant est celui de la mort : « entre-tués », « morts », « funérailles », « sépulture », « funèbres », « corbeaux », « chacals », « puni de mort ». Cette accumulation crée une atmosphère sombre et inévitable dès l'exposition — on sait qu'on est dans une tragédie.

Que sait Antigone sur ce qui va lui arriver ? Qu'aurait-elle aimé faire ? Que ressent-elle par rapport aux autres personnages ?
Le Prologue entre directement dans les pensées d'Antigone : « Elle pense qu'elle va mourir », « elle aurait bien aimé vivre », « elle sent qu'elle s'éloigne à une vitesse vertigineuse » des autres. Antigone sait qu'elle va mourir, et elle l'accepte avec résignation.

Activité 4 - Faire le bilan

4. Comment ce prologue prépare-t-il le spectateur à comprendre qui est Antigone et ce qui l'attend ?
Le Prologue présente Antigone comme une jeune fille fragile, solitaire, déjà séparée des autres — et consciente qu'elle va mourir. Il installe dès le début la fatalité de la tragédie : on sait qu'elle ne survivra pas. Ce qui reste à découvrir, c'est comment le piège va se refermer sur elle.
Bilan :
Le prologue d'Antigone présente les personnages directement au public en brisant l'illusion théâtrale : les acteurs jouent leur propre histoire. Dès les premières lignes, la fatalité est posée — Antigone va mourir, elle le sait et l'accepte avec résignation. Face au puissant Créon, cette jeune fille fragile et solitaire incarne l'héroïne tragique par excellence.

Activité 5 - Du texte à la scène

Du texte à la scène
Antigone, mise en scène de Nicolas Briançon — Théâtre Marigny, 2003
Avec Barbara Schulz (Antigone) et Robert Hossein (Créon)
1. Observez le décor. Que remarquez-vous ? Est-il conforme à la didascalie du début du texte ?
Le décor est minimaliste — une estrade, peu d'éléments, un espace épuré. Cela correspond exactement à la didascalie d'Anouilh : « Un décor neutre. Trois portes semblables. » Briançon reste fidèle au texte : il ne cherche pas à créer l'illusion d'une Grèce antique.

2. Observez les costumes. Sont-ils antiques ou modernes ? Quel effet ce choix produit-il ?
Les costumes sont modernes et contemporains — Antigone porte une robe noire courte, Créon un costume sombre. Ce choix crée un anachronisme volontaire : une histoire de la Grèce antique habillée de vêtements d'aujourd'hui. Cela renforce l'universalité de la pièce : le conflit d'Antigone pourrait se passer à n'importe quelle époque.

3. Comment Briançon met-il en scène la rupture de l'illusion théâtrale dans le prologue ?
Le Prologue se détache du groupe et s'avance vers le public — il s'adresse directement aux spectateurs dans la salle. Les autres personnages restent en arrière, visibles mais immobiles. On voit des acteurs qui vont « jouer » une histoire : la frontière entre scène et salle est délibérément brouillée.