Lecture 2 – Antigone face à Créon

3e
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Rappel de la séance précédente
Dans le Prologue, comment Antigone est-elle présentée face à Créon ?
Antigone est présentée comme une jeune fille fragile, solitaire et résignée — elle sait qu'elle va mourir et l'accepte. Face au puissant Créon, elle incarne l'héroïne tragique.

Activité 1 - Lire le texte

Avant la lecture
En lisant cette scène, demande-toi : qui a vraiment le pouvoir ?

Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

Antigone face à Créon

Malgré l'interdiction, Antigone est sortie la nuit pour recouvrir de terre le corps de son frère. Elle a été arrêtée par les gardes et conduite devant Créon.

Créon. — Pourquoi as-tu tenté d'enterrer ton frère ?

Antigone. — Je le devais.

Créon. — Je l'avais interdit.

Antigone, doucement. — Je le devais tout de même. Ceux qu'on n'enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos. [...] Il a droit au repos.

Créon. — C'était un révolté et un traître, tu le savais.

Antigone. — C'était mon frère.

Créon. — Tu avais entendu proclamer l'édit aux carrefours, tu avais lu l'affiche sur tous les murs de la ville ?

Antigone. — Oui.

Créon. — Tu savais le sort qui était promis à celui, quel qu'il soit, qui oserait lui rendre les honneurs funèbres ?

Antigone. — Oui, je le savais. [...]

Créon, la regarde et murmure soudain. — L'orgueil d'Œdipe. Tu es l'orgueil d'Œdipe. [...] Thèbes a droit maintenant à un prince sans histoire. Moi, je m'appelle seulement Créon, Dieu merci. J'ai mes deux pieds par terre, mes deux mains enfoncées dans mes poches, et, puisque je suis roi, j'ai résolu, avec moins d'ambition que ton père, de m'employer tout simplement à rendre l'ordre de ce monde un peu moins absurde, si c'est possible. Ce n'est même pas une aventure, c'est un métier pour tous les jours et pas toujours drôle, comme tous les métiers. Mais puisque je suis là pour le faire, je vais le faire... [...] Allez, va ! Et ne me foudroie pas comme cela du regard. Tu me prends pour une brute, c'est entendu, et tu dois penser que je suis décidément bien prosaïque. Mais je t'aime bien tout de même, avec ton sale caractère.

Antigone ne répond pas. Elle va sortir. Il l'arrête.

Créon, murmure, comme pour lui. — Quel jeu joues-tu ?

Antigone. — Je ne joue pas.

Créon. — Tu ne comprends donc pas que si quelqu'un d'autre que ces trois brutes sait tout à l'heure ce que tu as tenté de faire, je serai obligé de te faire mourir ? Si tu te tais maintenant, si tu renonces à cette folie, j'ai une chance de te sauver, mais je ne l'aurai plus dans cinq minutes. Le comprends-tu ?

Antigone. — Il faut que j'aille enterrer mon frère que ces hommes ont découvert.

Créon. — Tu irais refaire ce geste absurde ? Il y a une autre garde autour du corps de Polynice et, même si tu parviens à le recouvrir encore, on dégagera son cadavre, tu le sais bien. [...] C'est absurde !

Antigone. — Oui, c'est absurde.

Créon. — Pourquoi fais-tu ce geste, alors ? Pour les autres, pour ceux qui y croient ? Pour les dresser contre moi ?

Antigone. — Non.

Créon. — Ni pour les autres, ni pour ton frère ? Pour qui alors ?

Antigone. — Pour personne. Pour moi. [...] Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas ! Vous n'auriez pas voulu non plus, peut-être, refuser une tombe à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l'auriez pas voulu ?

Créon. — Je te l'ai dit.

Antigone. — Et vous l'avez fait tout de même. Et maintenant, vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c'est cela, être roi !

Créon. — Oui, c'est cela !

Antigone. — Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m'ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.

Créon. — Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c'est assez payé pour que l'ordre règne dans Thèbes. Mon fils t'aime. Ne m'oblige pas à payer avec toi encore. J'ai assez payé.

Antigone. — Non. Vous avez dit « oui ». Vous ne vous arrêterez jamais de payer maintenant !

Jean Anouilh, Antigone, 1944

Lisez le texte dans votre manuel numérique.

Activité 2 - Comprendre

1. Au début de la scène, pour quelle raison Créon interroge-t-il Antigone ?
Créon interroge Antigone parce qu'elle a tenté d'enterrer le corps de son frère Polynice, malgré l'édit qui l'interdisait sous peine de mort. Il veut lui faire expliquer son geste.
2. Quelle issue Créon propose-t-il à Antigone ? Pourquoi la refuse-t-elle ?
Créon lui propose de se taire pour qu'il puisse la sauver. Antigone refuse parce qu'elle dit agir pour elle-même — « pour personne. Pour moi » — et non par obligation ou pour plaire aux autres. Elle n'accepte aucun compromis.
3. À la fin de la scène, qui semble avoir le plus de pouvoir : Créon ou Antigone ?
C'est Antigone qui semble avoir le plus de pouvoir. Elle déclare « je suis reine », tandis que Créon la supplie : « aie pitié de moi, vis ». Le roi se retrouve à implorer une condamnée — le rapport de forces s'est complètement inversé.

Activité 3 - Repérer et interpréter

Cherche les répliques qui font moins de cinq mots. Qu'est-ce qu'on ressent quand les répliques s'enchaînent aussi vite ?
Antigone répond avec des répliques très courtes : « Je le devais. », « C'était mon frère. », « Oui. ». Ces échanges rapides — appelés stichomythie — créent une tension extrême : le spectateur retient son souffle. Rien ne semble pouvoir ébranler Antigone, qui paraît plus résolue que jamais.

Est-ce qu'Antigone est d'accord avec Créon ? Pourquoi continue-t-elle malgré tout ? Qu'est-ce qui la pousse, si ce n'est pas la raison ?
Antigone reconnaît que son geste est absurde — elle n'essaie pas de convaincre Créon avec des arguments. Elle agit par conviction intérieure, non par logique : « Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas ! ». Ce personnage refuse tout compromis, même face à la mort.

Rappelle-toi ce que tu as appris sur la France en 1944. Qui refusait d'obéir aux ordres d'un pouvoir jugé injuste, même au risque de mourir ?
Antigone peut faire penser à un résistant. Comme eux, elle refuse d'obéir à un pouvoir qu'elle juge injuste, même face à la mort. Elle dit : « Vous pouvez seulement me faire mourir parce que vous avez dit oui » — elle accepte de payer de sa vie plutôt que de se soumettre, comme ceux qui résistaient à l'Occupation.

Activité 4 - Faire le bilan

4. Antigone et Créon ont-ils tous les deux de bonnes raisons d'agir comme ils le font ? Justifie.
Oui, les deux personnages ont des motivations louables. Antigone agit par conviction intérieure — elle ne peut pas trahir ce qu'elle est, quitte à mourir. Créon, lui, gouverne pour protéger la Cité : il estime qu'un roi doit donner l'exemple et maintenir l'ordre pour le bien de tous. C'est précisément ce qui fait la tragédie : deux êtres justes, deux valeurs légitimes, et aucune issue possible.
Bilan :
Dans cette scène, Antigone et Créon incarnent deux valeurs opposées : d'un côté, la désobéissance au nom d'une conviction intérieure ; de l'autre, l'ordre que Créon veut maintenir pour le bien de tous — il gouverne non par tyrannie, mais parce qu'il estime que la Cité ne peut survivre sans règles. Face à ce roi qui tente de la sauver, Antigone refuse tout compromis. La scène expose ainsi les forces antagonistes qui déchirent la Cité : ceux qui obéissent pour protéger et ceux qui résistent au nom de leurs convictions et au péril de leur vie.

Activité 5 - Grammaire

Grammaire
Lis cette phrase extraite de la scène :
« Il faut que j'aille enterrer mon frère que ces hommes ont découvert. »
Le verbe est aille — infinitif : aller, 3e groupe (irrégulier au subjonctif).

Il est conjugué au subjonctif présent. On l'utilise après il faut que parce que cette expression marque une nécessité — le subjonctif exprime une action envisagée, pas encore accomplie.

Il faut que tu ailles enterrer son frère.
Il faut qu'Antigone aille enterrer son frère.