Lecture 4 – Tout seul

3e
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La valeur des temps
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    Activité 1 - Lire le texte

    Avant la lecture
    Dans le texte précédent, Antigone criait « Enfin ! » en étant emmenée. En lisant cet extrait, demandez-vous si elle est toujours aussi déterminée à mourir.

    Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

    Lecture 4 — Tout seul

    Antigone a été condamnée à mort par Créon. Seule dans une pièce avec un garde, elle attend d'être emmenée vers la tombe où elle sera murée vivante.

    ANTIGONE, lui dit soudain. — Écoute...

    LE GARDE — Oui.

    ANTIGONE — Je vais mourir tout à l'heure. Le garde ne répond pas. Un silence. Il fait les cent pas.

    ANTIGONE — Tu crois qu'on a mal pour mourir ?

    LE GARDE — Je ne peux pas vous dire. Pendant la guerre, ceux qui étaient touchés au ventre, ils avaient mal. Moi, je n'ai jamais été blessé. Et, d'un sens, ça m'a nui pour l'avancement.

    ANTIGONE — Comment vont-ils me faire mourir ?

    LE GARDE — Je crois que j'ai entendu dire que pour ne pas souiller la ville de votre sang, ils allaient vous murer dans un trou.

    ANTIGONE — Vivante ?

    LE GARDE — Oui, d'abord.

    Un silence. Le garde se fait une chique1.

    ANTIGONE — Ô tombeau ! Ô lit nuptial ! Ô ma demeure souterraine !... (Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue. On dirait qu'elle a un peu froid. Elle s'entoure de ses bras. Elle murmure.) Toute seule... [...] Des bêtes se serreraient l'une contre l'autre pour se faire chaud. Je suis toute seule.

    ANTIGONE — Je voudrais seulement que tu remettes une lettre à quelqu'un quand je serai morte. [...] Écris : « Mon chéri... »

    LE GARDE, qui a pris son carnet et suce sa mine. — C'est pour votre bon ami ?

    ANTIGONE — Mon chéri, j'ai voulu mourir et tu ne vas peut-être plus m'aimer... Et Créon avait raison, c'est terrible, maintenant, à côté de cet homme, je ne sais plus pourquoi je meurs. J'ai peur...

    LE GARDE, qui peine sur sa dictée. — « Créon avait raison, c'est terrible... »

    ANTIGONE — Je ne sais plus pourquoi je meurs. (Elle se dresse soudain.) Non. Raye tout cela. Il vaut mieux que jamais personne ne le sache. Mets seulement : « Pardon. »

    ANTIGONE — Oui. Pardon, mon chéri. Sans la petite Antigone, vous auriez tous été bien tranquilles. Je t'aime...

    À ce moment, la porte s'ouvre. Les autres gardes paraissent. Antigone a un pauvre sourire. Elle baisse la tête. Elle s'en va sans un mot vers les autres gardes. Ils sortent tous.

    LE CHŒUR, entre soudain. — Là ! C'est fini pour Antigone. Maintenant, le tour de Créon approche. Il va falloir qu'ils y passent tous.

    LE MESSAGER, fait irruption. — Une terrible nouvelle. Antigone est au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d'enfant, et Hémon à genoux qui la tient dans ses bras. [...] Il regarde son père sans rien dire, et, tout à coup, il lui crache au visage. [...] Hémon regarde ce vieil homme tremblant à l'autre bout de la caverne et, sans rien dire, il se plonge l'épée dans le ventre et il s'étend contre Antigone, l'embrassant dans une immense flaque rouge.

    CRÉON, entre avec son page. — Je les ai fait coucher l'un près de l'autre, enfin ! Ils sont lavés, maintenant, reposés. Deux amants au lendemain de la première nuit. Ils ont fini, eux.

    LE CHŒUR — Pas toi, Créon. Il te reste encore quelque chose à apprendre. Eurydice, la reine, ta femme... [...] En apprenant la mort de son fils, la reine a posé ses aiguilles, sagement, après avoir terminé son rang, posément, comme tout ce qu'elle fait. Et puis elle est passée dans sa chambre, sa chambre à l'odeur de lavande, aux petits napperons brodés et aux cadres de peluche, pour s'y couper la gorge, Créon. Elle est étendue maintenant sur un des petits lits jumeaux démodés [...] Et s'il n'y avait pas cette large tache rouge sur les linges autour de son cou, on pourrait croire qu'elle dort.

    CRÉON — Elle aussi. Ils dorment tous. C'est bien. La journée a été rude. (Un temps. Il dit sourdement.) Cela doit être bon de dormir.

    LE CHŒUR — Et tu es tout seul maintenant, Créon.

    CRÉON — Tout seul, oui.

    Jean Anouilh, Antigone, 1944.
    1. chique : morceau de tabac que l'on mâche.

    Lisez le texte dans votre manuel numérique.

    Activité 2 - Comprendre

    1. Avec qui Antigone se trouve-t-elle au début de la scène ? Que lui demande-t-elle ?
    Elle est seule avec un garde. Elle lui demande si on a mal pour mourir, comment elle va être exécutée, puis de prendre en dictée une lettre destinée à Hémon, son fiancé.
    2. Comment Antigone se sent-elle dans ce texte ?
    Elle a peur et elle doute : elle dit qu'elle ne sait plus pourquoi elle meurt. Elle n'est plus la femme déterminée du texte précédent — elle est seule, fragile, incertaine.
    3. À la fin de l'extrait, qui meurt, et dans quel ordre ? Que reste-t-il à Créon ?
    Antigone se pend dans la tombe. Hémon, qui la tient dans ses bras, se plonge l'épée dans le ventre. Eurydice, la femme de Créon, se coupe la gorge. À la fin, Créon est seul.

    Activité 3 - Repérer et interpréter

    Repérez les didascalies entre parenthèses en italique. Observez le contraste entre la taille d'Antigone et celle de la pièce. S'entourer de ses bras, c'est un geste qu'on fait quand on a…
    Les didascalies montrent qu'Antigone est vulnérable et apeurée :
    • « Elle est toute petite au milieu de la grande pièce nue » — la pièce vide l'écrase.
    • « Elle s'entoure de ses bras » — geste de quelqu'un qui a froid et peur.
    • « Elle murmure » — elle n'a plus la force de parler fort.
    L'héroïne qui refusait de se soumettre est ici simplement une jeune fille fragile face à la mort.

    Lisez ce que dit le garde quand Antigone lui annonce sa mort. À quoi pense-t-il vraiment ? Lisez aussi la didascalie « qui peine sur sa dictée ».
    Le garde est indifférent. Quand Antigone lui parle de mourir, il répond en évoquant sa carrière : « ça m'a nui pour l'avancement. » La didascalie « qui peine sur sa dictée » montre qu'il se concentre sur sa tâche mécanique, pas sur les mots d'adieu qu'il écrit. Il ne ressent rien de particulier face à la mort d'Antigone — ce qui rend sa solitude encore plus grande.

    Relisez la dictée de la lettre. Qu'est-ce qu'Antigone dit d'abord à Hémon ? Pourquoi décide-t-elle ensuite d'effacer ces mots ? À qui s'adresse le mot « Pardon » ?
    Antigone efface ses aveux de doute et de peur — « je ne sais plus pourquoi je meurs » et « J'ai peur » — pour ne garder qu'un mot : « Pardon. » Ce choix l'humanise : elle ne meurt pas en héroïne froide et sûre d'elle-même, mais en jeune fille qui a peur, qui doute, et qui pense à ceux qu'elle blesse en partant.

    Activité 4 - Faire le bilan

    4. Antigone est morte, Créon a fait respecter son édit. Qui a gagné dans cette tragédie ?
    Personne. Antigone est morte en doutant, seule. Créon a perdu son fils, sa femme et se retrouve seul. La tragédie ne désigne pas de vainqueur : toutes les attitudes — résister, approuver, laisser faire — mènent à la même solitude.
    Bilan :
    Dans ce dénouement, Antigone meurt en doutant, seule avec un garde indifférent. Créon a fait respecter son édit, mais il a perdu son fils et sa femme — il reste tout seul. Anouilh montre qu'il n'y a pas de vainqueur dans une tragédie : qu'on résiste, qu'on obéisse ou qu'on laisse faire, toutes les attitudes mènent à la même solitude.

    Activité 5 - Du texte à la scène

    Écriture
    Avant de décider d'effacer tout et d'écrire seulement « Pardon », Antigone dicte une lettre à Hémon. Rédigez cette lettre complète, à la place d'Antigone, en vous appuyant sur ce qu'elle ressent dans cet extrait. Votre lettre fera au moins 8 lignes.
    Éléments attendus :

    • La lettre est écrite à la première personne, à Hémon.
    • Elle exprime le doute d'Antigone : elle ne sait plus pourquoi elle meurt.
    • Elle exprime la peur face à la mort (« je vais mourir tout à l'heure »).
    • Elle exprime la solitude (seule dans une grande pièce, sans personne qui comprend).
    • Elle peut évoquer Créon, le fait qu'il avait peut-être raison.
    • Elle se termine par un geste d'amour ou d'adieu pour Hémon.

    Critères de réussite :
    • Cohérence avec le personnage et le texte lu
    • Ton personnel, émotions exprimées clairement
    • Respect des temps (présent ou passé composé selon les choix de l'élève)
    Fiche de révision — PA 6 : Antigone, Jean Anouilh Problématique : Quelle attitude adopter face au pouvoir — approuver, laisser faire ou résister ?
    Repères — Anouilh et la tragédie
    Notions clés
    Tragédie : genre théâtral où le personnage est condamné dès le début — la fatalité est inévitable.
    Contexte : Anouilh réécrit le mythe grec en 1944, sous l'Occupation nazie. La pièce parle de résistance et d'obéissance dans un contexte contemporain.
    Antigone : héroïne condamnée dès le début, qui refuse d'obéir à Créon, le roi.

    Lecture 1 — Le prologue
    Comment le Prologue prépare-t-il le spectateur à comprendre qui est Antigone et ce qui l'attend ?
    Notions
    Rupture de l'illusion théâtrale · scène d'exposition · fatalité · champ lexical de la mort · stichomythie (amorcée)
    Bilan
    Le Prologue présente les personnages en brisant l'illusion théâtrale. La fatalité est posée dès le début. Antigone est l'héroïne tragique face à Créon.

    Lecture 2 — Antigone face à Créon
    En quoi le conflit entre Antigone et Créon illustre-t-il deux valeurs également légitimes ?
    Notions
    Stichomythie · absurde · renversement du rapport de forces · deux valeurs en conflit : devoir moral (Antigone) vs ordre politique (Créon)
    Bilan
    Antigone et Créon défendent chacun une valeur légitime. Leur conflit est impossible à résoudre. Antigone refuse d'obéir malgré la mort annoncée.

    Lecture 3 — Le bonheur
    Quel bonheur Créon propose-t-il à Antigone — et pourquoi le refuse-t-elle ?
    Notions
    Bonheur ordinaire (compromis, vivre simplement) vs bonheur absolu (tout ou rien) · Antigone choisit librement sa mort
    Bilan
    Créon propose un bonheur simple et ordinaire. Antigone refuse : pour elle, il faut tout ou mourir. En faisant crier « Enfin ! » à Antigone, Anouilh montre qu'elle ne subit pas sa mort — elle la choisit → héroïne tragique qui meurt debout.

    Lecture 4 — Tout seul (dénouement)
    En quoi le dénouement montre-t-il qu'il n'y a pas de vainqueur dans une tragédie ?
    Notions
    Dénouement · humanisation d'Antigone (doute, peur, « Pardon ») · mort en cascade · solitude de Créon
    Bilan
    Antigone meurt en doutant, seule avec un garde indifférent. Créon a perdu son fils et sa femme — il reste tout seul. Il n'y a pas de vainqueur dans une tragédie : qu'on résiste, qu'on obéisse ou qu'on laisse faire, toutes les attitudes mènent à la même solitude.