Lecture 3 – Le bonheur

3e
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    Activité 1 - Lire le texte

    Avant la lecture
    Pensez-vous qu'Antigone et Créon ont la même vision du bonheur ?

    Écoutez la lecture audio du texte dans votre manuel numérique.

    Le bonheur

    Antigone a été arrêtée après avoir tenté d'enterrer son frère Polynice, malgré l'édit de Créon. Seule face au roi, elle a refusé de se taire et d'obéir. Créon, pour la convaincre de renoncer, lui a révélé que ses deux frères se valaient : ils se battaient tous les deux pour le pouvoir, et lui-même ne sait plus lequel il a enterré et lequel il a laissé pourrir. Il avait simplement besoin d'un geste fort pour ramener l'ordre à Thèbes.

    ANTIGONE — Pourquoi m'avez-vous raconté cela ?

    Créon se lève, remet sa veste.

    CRÉON — Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ?

    ANTIGONE — Peut-être. Moi, je croyais.

    Il y a un silence encore. Créon s'approche d'elle.

    CRÉON — Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?

    ANTIGONE, se lève comme une somnambule. — Je vais remonter dans ma chambre.

    CRÉON — Marie-toi vite, Antigone, sois heureuse. La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote, assis au soleil. [...] Tu l'apprendras toi aussi, trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c'est la consolation dérisoire de vieillir ; la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur.

    ANTIGONE, murmure, le regard perdu. — Le bonheur...

    CRÉON, a un peu honte soudain. — Un pauvre mot, hein ?

    ANTIGONE, doucement. — Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ?

    CRÉON, hausse les épaules. — Tu es folle, tais-toi.

    ANTIGONE — Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrai, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite qu'il faut choisir.

    CRÉON — Tu aimes Hémon ?

    ANTIGONE — Oui, j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s'il doit apprendre à dire « oui », lui aussi, alors je n'aime plus Hémon !

    CRÉON — Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.

    ANTIGONE — Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Moi, je veux tout, tout de suite, — et que ce soit entier — ou alors je refuse ! Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite — ou mourir.

    CRÉON, la secoue. — Te tairas-tu, enfin ?

    ANTIGONE — Tu sais que j'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.

    CRÉON, crie soudain. — Gardes !

    Les gardes apparaissent aussitôt.

    CRÉON — Emmenez-la.

    ANTIGONE, dans un grand cri soulagé. — Enfin, Créon !

    Les gardes se jettent sur elle et l'emmènent.

    Jean Anouilh, Antigone, 1944.

    Lisez le texte dans votre manuel numérique.

    Activité 2 - Comprendre

    1. Que propose Créon à Antigone dans cet extrait ?
    Créon propose à Antigone de vivre heureuse : il lui dit de se marier vite, de profiter des petits bonheurs simples de la vie. Il lui décrit une vie ordinaire et tranquille.
    2. Comment Antigone décrit-elle le bonheur que lui propose Créon ?
    Elle le présente comme quelque chose de médiocre et dégradant : pour être heureuse, il lui faudrait mentir, sourire et « se vendre ». Elle compare ceux qui acceptent ce bonheur à « des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent ».
    3. Comment la scène se termine-t-elle ?
    Créon, épuisé par la résistance d'Antigone, appelle les gardes et la fait emmener. Elle pousse un « grand cri soulagé » : « Enfin, Créon ! » — comme si elle était soulagée que tout soit décidé.

    Activité 3 - Repérer et interpréter

    Relisez la réplique qui commence par « La vie n'est pas ce que tu crois... ». Cherchez les passages où Créon dit que la vie, c'est comme quelque chose.
    Créon compare la vie à des choses simples et concrètes. Par exemple : « la vie c'est un livre qu'on aime » ou « un banc pour se reposer le soir devant sa maison ». Ces images montrent une conception de la vie — et donc du bonheur — faite de petits plaisirs ordinaires et accessibles.

    Cherchez le mot qu'Antigone répète pour dire ce qu'elle veut. Ensuite lisez la toute fin de la réplique : elle dit « ou... » — qu'est-ce qui suit ?
    Antigone veut « tout, tout de suite » et que cela soit « entier ». Elle refuse un bonheur à moitié, fait de compromis. À la fin de sa réplique, elle ne laisse que deux choix possibles : soit un bonheur parfait, soit mourir.

    Relisez les répliques d'Antigone depuis le début de l'extrait : elle dit « vous » à Créon. À la fin, elle dit « tu ». Pourquoi passe-t-on du « vous » au « tu » ? Qu'est-ce que cela change dans leur relation ?
    En passant au tutoiement, Antigone abandonne le « vous » poli et respectueux qui la séparait de Créon. Elle lui parle comme à un égal, comme si elle n'avait plus peur de lui : « Tu sais que j'ai raison ». Ce changement montre qu'elle ne reconnaît plus son autorité et qu'elle a définitivement choisi sa propre voie.

    Activité 4 - Faire le bilan

    4. D'après cet extrait, en quoi Antigone et Créon n'ont-ils pas la même vision du bonheur ?
    Pour Créon, le bonheur est fait de choses simples et concrètes : se marier, profiter de la vie ordinaire. Pour Antigone, ce bonheur n'est pas un vrai bonheur — elle veut tout ou mourir. Leurs visions sont opposées et impossibles à réconcilier.
    Bilan :
    Dans cet extrait, Créon propose à Antigone un bonheur simple et ordinaire : se marier, profiter des petites choses de la vie. Mais Antigone refuse ce bonheur fait de compromis : pour elle, il faut tout — ou mourir. En faisant crier « Enfin ! » à Antigone quand les gardes l'emmènent, Anouilh nous montre qu'elle choisit librement sa mort plutôt qu'une vie médiocre. C'est ce qui en fait une héroïne tragique.

    Activité 5 - Lire à voix haute

    Lecture à voix haute
    Préparez la lecture à voix haute de la tirade d'Antigone qui commence par « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! » jusqu'à « ou mourir. »

    Critères de réussite :
    • Lire avec colère et conviction — Antigone est en rage
    • Marquer une pause nette après chaque « ou »
    • Ralentir et baisser la voix sur les deux derniers mots : « ou mourir »
    Points d'écoute :

    — La voix monte-t-elle sur « Vous me dégoûtez tous » ?
    — Entend-on bien les deux « ou » comme deux choix opposés ?
    — Les derniers mots « ou mourir » sont-ils dits plus lentement, comme une décision définitive ?